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QUI A FAIT TUER THOMAS SANKARA? Ce que disent les archives


Toutes les archives de la diplomatie française sur les années Sankara ne sont pas encore disponibles. RFI a cependant pu consulter de nombreuses notes et télégrammes diplomatiques. Ces documents rendent compte de la multiplicité des regards que les responsables français portent, à l’époque, sur le « bouillant capitaine » burkinabè. On y découvre des hauts fonctionnaires tantôt compréhensifs, tantôt inquiets. D’aucuns craignent que le jeune officier ne fasse des émules dans toute l’Afrique de l’Ouest. Certains documents illustrent les liens étroits entre Félix Houphouët-Boigny et Blaise Compaoré, frère ennemi de Sankara. D’autres encore s’interrogent sur le jeu du colonel Kadhafi au Burkina Faso. Au point de soupçonner le guide libyen d’avoir été mêlé au complot qui a coûté la vie au « camarade président ».

Il est 16h30 à Ouagadougou. Premiers coups de feu. Premiers mouvements de panique. Des hommes de la garde présidentielle postés aux abords de l’ambassade de France ont ouvert le feu « sans cible précise ». C’est, du moins, ce que précise le premier télégramme que l’ambassadeur transmet à Paris en ce 15 octobre 1987. Moins de deux heures plus tard, le Front populaire, qui vient de prendre le pouvoir, qualifie le capitaine Sankara de « traître à la révolution d’août », de « renégat » et « d’autocrate ». Le « camarade » Blaise Compaoré annonce un « processus de rectification ». Le lendemain, l’ambassadeur Alain Deschamps rapporte une première version de la mort de Sankara (très différente de celle, trente ans plus tard, de l’unique survivant de la fusillade). Il « aurait été blessé » par une grenade, alors qu’il sortait de sa voiture dans l’enceinte du Conseil de l’entente, puis achevé « à coups de Kalachnikov ». Son corps a ensuite été inhumé dans le plus grand secret.

Une patrouille à Koudougou le 20 octobre 1987. © François Rojon / AFP

Le diplomate parle pour la première fois d’un « coup », mais en mettant des guillemets, et citant l’ambassadeur des Pays-Bas : « Selon mon collègue, auquel je laisse l’entière responsabilité de ses propos, le « coup » aurait été précipité dans la crainte que Thomas Sankara, peu assuré de l’appui des chefs militaires, ne fasse appel aux Cubains. » Dès le 16 octobre commence à circuler la thèse de la « légitime défense » : les insurgés, se sentant menacés, voulaient prendre le président Sankara de vitesse en procédant à son arrestation. Le capitaine Arsène Bongnessan Ye, un porte-parole du Front populaire, explique aux diplomates étrangers à Ouagadougou que le chef de l’État, en résistant à son arrestation, « aurait été tué dans la fusillade ». Il n’est plus, dès lors, question de grenade.

Arsène Bongnessan Ye, en août 2013, il était alors ministre d’Etat burkinabé chargé des relations avec le Parlement et des réformes politiques © Ahmed Ouoba / AFP

Quarante-huit heures après le coup d’État, le nouveau chef d’État, Blaise Compaoré, accorde un entretien en tête-à-tête à un premier diplomate étranger, le Français Stéphane Catta troisième secrétaire de l’ambassade. Les dissensions au sein du Conseil de la Révolution, explique l’officier, n’auraient pas dû déboucher sur la violence. Il en fait porter la responsabilité à des commandos de Pô (son fief), « rendus nerveux » par des rumeurs de dissolution de leur corps. « L’apparition inopinée du président Sankara dans l’enceinte du Conseil de l’Entente, au plus fort de la dispute, aurait, selon le capitaine Blaise Compaoré, déclenché une fusillade générale au cours de laquelle le chef de l’État aurait été tué, rapporte l’ambassadeur Deschamps. Le capitaine Blaise Compaoré, prévenu a posteriori, n’a pu se rendre sur les lieux de « l’accident » qu’une heure après pour constater avec une grande tristesse le décès de son compagnon. » Il n’est plus question de grenade (la version est là aussi très différente de celle rapportée trente ans plus tard par l’unique survivant de cette fusillade).

Blaise Compaoré, quatre jours après la mort de Thomas Sankara. © AFP

À Paris, cette thèse de « l’accident » est à l’époque considérée comme crédible. Au ministère des Affaires étrangères, selon le « numéro deux » de la Direction des affaires africaines et malgaches (DAAM), Jean-François Lionnet, « Blaise Compaoré, qu’une relation complexe de rivalité-complicité liait à Thomas Sankara, a peut-être ramassé le pouvoir plus qu’il n’a voulu le prendre ».

Au Quai d’Orsay, on signale que Sankara aurait eu l’intention de créer une garde personnelle, faisant craindre à certains l’apparition d’une « police politique », écrit le directeur de la DAAM, Michel Chatelais, dans une note datée du 6 novembre. L’éventuelle réorganisation des forces de sécurité, souligne-t-il, « donne quelque poids aux craintes exprimées a posteriori par ses compagnons, d’être marginalisés, sinon éliminés ».

Certains, à Paris, s’interrogent par ailleurs sur le rôle du Français Vincent Sigué dans l’accélération des événements. C’est Vincent Sigué qui a été chargé de créer la FIMATS, la Force d’intervention du ministère de l’Administration territoriale et de la sécurité. L’homme est un fidèle parmi les fidèles de Sankara. Il a été tué au lendemain du coup d’État. Parfois décrit comme un « mercenaire » ou comme le redouté « chien de garde » du président, cet ancien légionnaire n’hésite pas à employer la méthode forte avec ses hommes. Pour la « cellule Afrique » de l’Élysée, Vincent Sigué a contribué à faire basculer la situation. À Ouagadougou, en février 1988, lors d’un entretien avec le nouveau « numéro un » burkinabè, le conseiller diplomatique Jean Audibert dénonce « l’influence néfaste de Vincent Sigué, qui, par ambition personnelle [a] également poussée le président du Faso à se débarrasser du capitaine Compaoré ». Lors de cet entretien, auquel assiste l’ambassadeur Deschamps, qui en rendra compte dans un télégramme, Jean Audibert soutient que Sigué espérait éliminer Compaoré « au cours des semaines précédant le 15 octobre 1987 ». Si de nombreux diplomates français privilégient la thèse de l’accident, Jean Audibert défend, donc, l’idée d’un coup d’État qui était prévisible, si on se fie au télégramme de l’ambassadeur, daté du 13 février 1988. Il estime qu’il n’a surpris, en France, « que ceux qui ignoraient la gravité des tensions à Ouagadougou ». Une façon on ne peut plus claire de dire qu’il s’y attendait.

Sankara : Une France officielle partagée

À Ouagadougou, l’ambassade de France jouxte le palais présidentiel du président Sankara, le révolutionnaire qui n’a de cesse de dénoncer le néocolonialisme. Mais les diplomates ne sont guère effrayés par celui qui passera un jour pour un « Che » africain. Son marxisme ? Ils le décrivent comme purement « de façade ». Ses conseillers militaires nord-coréens ? De simples « moniteurs de karaté ». Le soutien de l’Union soviétique ? Il se limite à « la fourniture de papier à la presse officielle ». L’envoi de 500 Burkinabè à Cuba ? Des adolescents recrutés dans les familles les plus défavorisées « faute de volontaires ». En ces temps de guerre froide, Sankara pourrait effrayer la diplomatie française, il ne fait que l’inquiéter. Car les diplomates qui se succèdent à Ouagadougou voient en lui un dirigeant nationaliste qui s’inspire moins de Lénine que de René Dumont, l’agronome français.

Le capitaine Thomas Sankara le 31 août 1996. © Alexander Joe / AFP

Dans son rapport de fin de mission, en juin 1987, après plus de trois ans dans la capitale burkinabè, l’ambassadeur Jacques Le Blanc loue : « son incontestable bon sens », « son allergie à tout ce qui s’apparente à un culte de la personnalité », « sa réelle intelligence », « ses convictions humanistes », « sa curiosité intellectuelle », « sa capacité à faire marche arrière s’il s’aperçoit qu’il s’est trompé », « son souci de garder le contact avec son opinion », entre autres qualités. L’ambassadeur lui prête aussi, bien sûr, quelques défauts. Sankara ne saurait pas déléguer, s’occuperait de tout dans le détail, travaillant la nuit, sillonnant le pays le jour, essoufflant son entourage. « Il conduit son pays comme une garnison ou un corps de troupe, faisant trembler son monde par ses colères et admettant mal qu’on lui dise son fait », rapporte le diplomate. En matière de défauts, l’Afrique a connu pire… Pour décrire Sankara, un homme inquiet, constamment sur le qui-vive, cet amoureux de la parole et des idées, le diplomate écrit, non sans élégance, « il est de ces hommes qui dorment peu et qui rêvent les yeux ouverts. »

Sankara l’incorruptible

Jacques Foccart, qui n’est plus le « Monsieur Afrique » de l’Élysée, mais celui du Premier ministre, Jacques Chirac, réussit lui aussi à nouer de bons rapports avec Sankara. Leur premier tête-à-tête, en 1986, dure… deux heures et demie !

« Le conseiller du Premier ministre pour les Affaires africaines a d’emblée établi un excellent contact avec le président Sankara qui, m’est-il déjà revenu, a été enchanté de cette première rencontre, écrit l’ambassadeur Le Blanc. Le bouillant capitaine a plus particulièrement apprécié de trouver en son visiteur, outre un ancien adepte du parachutisme, un interlocuteur direct et précis auquel il a pu se livrer avec la franchise qu’il affectionne. »

Une problématique résolution sur la Nouvelle-Calédonie

Entre Sankara et Foccart, on peut parler d’échange de bons procédés : le premier se chargera de téléphoner au colonel Kadhafi (pour lui expliquer la position de la France sur le conflit au Tchad). En contrepartie, il demande à Foccart de faire pression sur le président Moussa Traoré du Mali (pour lui conseiller de tenir ses troupes à une certaine distance de la frontière avec le Burkina).

Le président malien Moussa Traore en compagnie de Jacques Foccart, le 24 avril 1972. © AFP

Certes, le Burkina de Thomas Sankara et la France de François Mitterrand ont des différends. À Paris, l’officier passe pour un interlocuteur difficile. Il refuse notamment de participer aux sommets France-Afrique, ce qui n’empêchera pas Mitterrand de se rendre à Ouagadougou, en 1986 – une visite qui donnera lieu à une célèbre altercation.

Le Burkina est coauteur d’une résolution aux Nations unies sur la Nouvelle-Calédonie, où Paris fait face à un soulèvement kanak. Lorsque le ministre français de la Coopération, Michel Aurillac, explique à Sankara, lors d’un déplacement à Ouagadougou, que sa position a été « peu appréciée », le président du Faso dit regretter une approbation « un peu rapide de la résolution ». C’est, du moins, ce que le ministre écrit dans la lettre qu’il adresse au Premier ministre Chirac.

Michel Aurillac © Assemblée nationale

Les difficultés entre le Burkina et la France, son principal bailleur de fonds, sont aussi d’ordre économique. Bien qu’endetté, le Burkina refuse de faire appel au Fonds monétaire international. Au lieu de solliciter un prêt d’ajustement structurel, Ouagadougou adopte un plan de rigueur de sa propre initiative. Mais la France refuse de lui venir en aide tant que Ouagadougou n’aura pas fait appel au… FMI.

D’autres litiges sont aussi à l’ordre du jour : le Burkina exige un visa d’entrée pour les Français, cherche à contrôler l’activité des ONG et menace de supprimer l’escale de la compagnie aérienne UTA, notamment.

Le Tchad, où s’opposent la France et la Libye, fait aussi problème. Le « numéro un » burkinabè tente de s’imposer comme médiateur pour aider Ndjamena et Tripoli à trouver une solution à leur litige frontalier au sujet de la bande d’Aouzou. Mais la presse officielle burkinabè soutient Tripoli, ce qui n’échappe pas à l’ambassade de France à Ouaga.

Au Quai d’Orsay, on insiste dans le même temps, y compris dans les échelons supérieurs de l’administration, sur l’importance de ne pas rompre le dialogue avec Sankara. « Notre intérêt demeure de gérer avec patience et souplesse nos relations avec ce pays », estime le patron des Affaires africaines et malgaches, Michel Chatelais. Comme Sankara représente « les aspirations de larges couches de la jeunesse africaine », ajoute-t-il, l’enjeu dépasse le strict cadre des relations France-Burkina. « L’expérience que nous tentons avec lui aura évidemment valeur d’exemple », assure Michel Chatelais, qui va jusqu’à écrire : « Tout nous pousse à réussir nous aussi, si je puis dire, la révolution burkinabè. » Nous sommes en mars 1987, sept mois avant l’assassinat de Sankara.

« L’expérience que nous tentons avec lui aura évidemment valeur d’exemple. »

Michel Chatelais, chef de la direction des Affaires africaines et malgaches

À la même époque, les analystes militaires français jettent un regard nettement plus critique sur le Burkina, selon des notes « confidentiel défense » conservées aux archives du ministère des Affaires étrangères. Dans un document non signé, le secrétariat général à la défense fait valoir que la révolution burkinabè a un pouvoir de contagion en Afrique de l’Ouest, notamment en Côte d’Ivoire. « Les colonies burkinabè émigrées sont d’ores et déjà les plus acquises à la révolution et propageraient celle-ci – avec ses nouveaux mots d’ordre – dans leur pays d’accueil », peut-on lire.

Cette communauté, forte de près d’un million de personnes, qu’on dit bien encadrée par des comités de défense de la révolution fidèles à Sankara, serait « la plus dangereuse », soutient ce service du Premier ministre.

Curieusement, ce n’est pas la révolution en tant que telle, que l’auteur dit craindre, mais ses lendemains : « En cas d’échec de sa révolution, le Burkina Faso risque […] de se transformer en détonateur régional pouvant aller jusqu’à devenir la base privilégiée que la Libye se cherche au sud du Sahara. »

En juin 1987, une autre note « confidentiel défense » est nettement plus alarmiste. Son titre, « Burkina Faso : est-il trop tard ? », donne le ton. Le processus révolutionnaire connaissant une « accélération prévisible », l’analyste du secrétariat général de la défense s’interroge : « Peut-on espérer en contenir les effets régionaux si cette révolution s’écarte des normes acceptables ? »

Commémoration du second anniversaire de la révolution à Ouagadougou, le 4 août 1985.

Il explique pourquoi il craint le pire : le régime burkinabè est en train de se transformer en une démocratie populaire d’inspiration soviétique : tel un parti communiste, le comité national de la révolution rend « totalement artificiel » l’appareil gouvernemental ; une place « très particulière » se dessine au profit de l’URSS; les services de sécurité burkinabè « risquent de passer dans les mains de spécialistes de pays de l’Est ».

« Peut-on espérer en contenir les effets régionaux si cette révolution s’écarte des normes acceptables ? »,

s’interroge un analyste du secrétariat général de la défense nationale.

La révolution, craint cet analyste, « pourrait apparaître sous peu comme un modèle pour bon nombre de peuples ». Il est question du Mali (« les Soviétiques ont les moyens de faciliter l’émergence d’un émule du capitaine Sankara dès lors qu’ils auront pénétré les rouages de l’appareil burkinabè »), du Niger (« l’émergence d’un jeune officier « sankariste » n’est plus totalement à exclure ») et même de la Côte d’Ivoire (où le président Houphouët-Boigny « adopte le ton du capitaine Sankara » lorsqu’il dénonce le rôle des grandes places boursières dans la chute du cours des matières premières).

« Une ère de relations plus confiantes et moins passionnelles »

Les relations franco-burkinabè se métamorphoseront après l’assassinat de Sankara, le 15 octobre 1987. Dans un premier temps, une proclamation publique du Front populaire, qui s’empare alors du pouvoir, dénonce la « dérive néocoloniale » du président déchu (laissant supposer que ce dernier s’était trop rapproché de Paris)… Mais, 48 heures plus tard, Compaoré reçoit un premier diplomate étranger – le Français Stéphane Catta– pour lui dire qu’il se soucie au « premier chef » de se rapprocher de la France. Le nouveau président résume, devant l’ambassadeur Alain Deschamps, l’état d’esprit qui doit désormais prévaloir entre les deux pays. « Ni paternalisme, ni complexe de révolté », dit Compaoré, qui n’a pas besoin de préciser qu’il pense à Sankara… Le diplomate est frappé par la réserve et la retenue du capitaine Compaoré, qu’il décrit comme un homme fuyant et prudent. « Cette modestie apparente cache-t-elle le secret d’un grand vide intérieur ou les froids calculs d’un Machiavel africain ? s’interroge-t-il. La plupart des observateurs semblent ignorer en fait quelles peuvent être ses véritables convictions. » Dès le lendemain de l’assassinat de Sankara, un haut fonctionnaire du Quai écrira, peu ou prou, la même chose : « Homme-miroir [Compaoré] n’a jamais reflété à ses interlocuteurs que leur propre image. » Bien qu’énigmatique, le nouveau « numéro un » s’attire vite les félicitations de Paris. Du moins celles de Jean Audibert, conseiller à la « cellule Afrique » de l’Élysée. Lors d’un entretien que lui accorde le nouveau chef de l’État (et donc l’ambassadeur Deschamps rendra compte au Quai), il se félicite de sa « politique d’apaisement » avec Paris, lors d’un entretien, à Ouagadougou, en février 1987, avec Compaoré. Ce dernier se rendra en France, dès l’année suivante, pour un traitement médical, laissant comprendre que le président du Faso ne tournera pas le dos à des pratiques répandues dans les élites africaines. Entre Ouagadougou et Paris, Compaoré inaugure « une ère de relations plus confiantes et moins passionnelles », aux yeux de l’ambassadeur. Elles sont si dépassionnées que Compaoré appelle désormais le diplomate pour parler de… foot. Le chef de l’État lui demande un service : pourrait-il assurer la formation des footballeurs burkinabè en France ? Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais les résultats en la matière seront décevants. À l’issue d’une énième défaite des Étalons, Compaoré rappelle l’ambassadeur pour parler longuement de foot, laissant le diplomate perplexe : « Je doute […] que le chef de l’État n’ait pas de plus sérieuses préoccupations que la médiocrité des performances de l’équipe nationale… »

 RFI


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